L e m é t i e r d e p a r o l i e r ( e )
Comment devient-on parolière ?
Dans un premier temps, j'ai envie de répondre : par hasard…, mais en réfléchissant mieux, je crois que les évènements les plus simples en apparence sont souvent précédés d'une multitude de signes avant-coureurs, autant d'indications pour l'avenir…
Premier indice, une grand-tante, remarquable à plus d'un égard, sensible, cultivée, qui a joué pour moi le rôle de bonne fée, en développant chez l'enfant rêveuse que j'étais le goût de la lecture. Grâce à elle, je découvrai - pêle-mêle - Dickens, Hugo, Cendrars, Melville, Dumas, Balzac, London, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud…
Pour une gamine de douze ans, les grands sentiments de la comédie humaine sont parfaitement abstraits, mais j'aimais la musique savante des phrases, me sentir entraînée dans un univers étrange, peuplé de gargouilles, de bohémiennes voleuses d'enfants, d'ombres inquiétantes et de lumineuses apparitions…
Adolescente naïve, je voguais sur cet océan de textes, d'émotions violentes, de sentiments exaltés, portée par le rythme des phrases, par la sonorité des mots, savourant avec une joie toujours renouvelée, la magie du Verbe, son pouvoir et l'infinie variété des mondes auxquels il nous permet d'accéder…
Le virus de la poésie, des drames romantiques, des voyages, au sens propre et au sens figuré, me fut inoculé en douceur, avec amour…
Quant à la musique, elle était certainement là avant les mots, vibration quand je n'articulais pas encore un langage.
Mes parents écoutaient Brassens, Brel, Ferrat, Léo Ferré… Brassens me faisait rire, Gare au gorille, Ferré m'interpellait avec La solitude… ou bien était-ce le contraire, Brassens qui me faisait pleurer avec Le petit cheval blanc et Ferré qui m'amusait avec Jolie môme.
J'aimais Brassens sans me poser de questions, sa voix bourrue, le classicisme de ses textes qu'accompagnait une guitare tranquille, sa moustache même, tout en lui me rassurait !
Tandis que ma rencontre avec l'univers de Léo Ferré provoqua un choc émotionnel d'une autre dimension. C'était un prophète, un alchimiste qui transformait les expressions les plus triviales en poésie pure… Le vent de l'anarchie soufflait, bousculant l'adolescente timide…
J'écoutais aussi beaucoup la radio et je lisais le magazine Salut les copains, où je découpais, non pas les photos des artistes, mais les textes de leurs chansons, pour les coller dans un cahier réservé à cet usage…
Pour moi, une bonne chanson est un alliage subtil entre une mélodie, un texte, des arrangements et un(e) interprète, exprimant à travers sa voix, sa personnalité, des sentiments existant en chacun.
Je ne trouve rien de contradictoire au fait d'aimer des artistes réputés " non commerciaux " et des artistes dits " de variété ", faiseurs de chansons " commerciales ".
Serge Gainsbourg, maître ès provocation, esthète toujours savamment négligé, mais jamais négligent, disait ironiquement de la chanson qu'elle est : " un art mineur réservé aux mineures " … Et Boris Vian, qui l'encouragea à ses débuts de chanteur, époque Poinçonneur des Lilas, de lui répondre : " la chanson occupe une place considérable dans la culture de l'homme inculte… "
La vénérable Encyclopedia Universalis, quant à elle, nous informe que : " depuis l'aube de l'humanité, tout le monde chante, la chanson est l'expression la plus immédiate et diversifiée de l'humain, un système mnémotechnique élémentaire pour favoriser la mémoire orale des premiers hommes… "
Pierre Perret nous confie : " une chanson, c'est comme le soleil, on l'a en soi dans la journée et on n'en sait rien… ", ou Michel Jonasz, : " c'est un échange physique de vibrations… "
Paroles et musiques, paroliers et musiciens
Un jour, sous ma plume, a surgi l'histoire qui finalement allait orienter mon destin du côté de la chanson. Cette histoire m'était venue spontanément. Elle racontait l'aventure d'un pauvre poisson, égaré dans de froids courants… je l'imaginais très bien, mise en musique et chantée à un public d'enfants…
C'est en Belgique, à Bruxelles, quelques années plus tard, que j'eus l'opportunité de proposer des textes à la chanteuse Isabelle Powaga . L'histoire du pauvre poisson des mers du sud lui plut tout particulièrement…
Il ne me restait plus qu'à découvrir le métier de parolière !
A travers cet article, j'espère faire comprendre que, même s'il existe des "écoles de la chanson", seule une rencontre avec un(e) interprète peut provoquer le déclic; avoir de l'imagination et un brin de plume ne suffisent pas.
Cette première collaboration fut positive et je me vis bientôt confier des mélodies sur lesquelles, chose inhabituelle pour moi, je devais placer des paroles, exercice contraignant, mais au final plutôt stimulant !
La manière de procéder est certainement différente d'un auteur à l'autre. Personne ne connaît la formule du succès, mais pour ma part, je suis partisane, comme dans n'importe quel métier, de bien choisir son ou ses partenaires de travail. Confiance, estime réciproque sont des atouts non négligeables…
Il arrive fréquemment qu'un texte doive subir des modifications, parce que le chanteur hésite sur l'emploi de certains mots, certaines tournures de phrases, qui devront être transformées selon son
interprétation… Cela peut survenir plusieurs fois avant la version définitive, mais il s'agit de ne pas se montrer trop susceptible, d'accepter la critique quand elle est justifiée, tout en défendant son style, ses idées, lorsqu'on pense que la chanson y gagnera en force, en intensité… Heureusement, il n'est pas toujours nécessaire de remanier un texte ; il arrive aussi que paroles et musique se complètent comme par magie.
Peut-être cela est-il dû à une sensibilité commune entre l'auteur et le compositeur, chacun à sa façon ayant cherché à exprimer un même sentiment de joie ou de tristesse, d'humour ou de colère… La musique parle à l'auteur. Une mélodie bancale a peu de chance de donner naissance à un chef-d'œuvre d'émotion et de poésie. L'inverse est également vrai. Les exigences doivent concorder, si l'un ne s'investit pas complètement, le résultat sera forcément moins bon…
Pour créer une chanson, le compositeur utilise soit des instruments acoustiques, piano, guitare, etc., soit des machines. En tant que parolier(e), on travaille parfois sur un enregistrement où figurent un ou plusieurs morceaux dits "instrumentaux", en réalité, purs produits d'une synthèse électronique, ébauches sur lesquelles seule la ligne mélodique est présente, et sur laquelle ligne mélodique est posée ou pas, la voix du compositeur ou de l'interprète, fredonnant l'air, sans paroles bien sûr…
Ce matériau assez mince n'a que peu de rapport avec ce que deviendra la chanson dans sa version arrangée, mixée et livrée au public, mais l'on doit s'accommoder de cet embryon et voir en lui toutes les qualités à même
d'inspirer un texte simple et beau tout à la fois, sensible sans mièvrerie, fort sans vulgarité… Conditions de travail qui font appel à toutes les ressources du parolier!
Le métier de parolier présuppose une culture musicale assez étendue. L'instinct musical doit être suffisamment développé pour permettre de discerner atouts et défauts d'une mélodie. Et lorsqu'on estime que ce qui est proposé n'est pas très convaincant, il est souhaitable de refuser…
Personnellement, les musiques qu'on me propose ne m'inspirent pas toutes avec un égal bonheur, mais la plupart du temps, je parviens à leur trouver une particularité, quelque chose d'unique: sur cette base me viennent des images, une atmosphère qui me paraît leur correspondre. L'exercice demande dans tous les cas souplesse et créativité.
La personnalité de l'artiste peut être évidemment une grande source d'inspiration; certains donnent envie d'écrire pour eux plus que d'autres…
Un bon parolier offre à l'interprète la possibilité d'exprimer pleinement diverses facettes de sa personnalité. Il doit posséder assez de sensibilité pour se mettre dans la peau de celui pour lequel il écrit, tout en ayant son propre univers, qui viendra enrichir l'univers de l'artiste. Il peut influer favorablement sur sa carrière, lui donner plus de crédibilité en choisissant des thèmes qui lui conviennent, des phrases qui restent dans les mémoires…
Et si au final, la chanson ne répond pas à nos attentes, quand l'album est "bouclé" il ne reste plus qu'à la boucler soi-même... et féliciter l'artiste !...
Parolier, mode d’emploi
Abordons maintenant une partie plus "technique". Outil indispensable: le dictionnaire de rimes. Le mien utilise un classement reposant sur la valeur acoustique de la syllabe finale. Autant que les mots, les sons ont une importance déterminante dans l'écriture de textes de chansons. On est parfois amené à éviter l'usage de certains mots, tout bêtement parce que l'interprète ne les articule pas convenablement !
On dit que la valeur du parolier se mesure à l'usage intelligent qu'il fait du dictionnaire de rimes, en évitant le piège de la banalité. Les mots y sont regroupés par familles de signes phonétiques : i, e, a, o, u … et le classement prend en compte toutes les variations sur un même signe : du i de trahi, on passe à comédie, d'Iphigénie à Zazie, d'une bronchite à Héraclite, du synthétique au maléfique, du pouding jusqu'à l'aiguille…
C'est un jeu amusant, mais il s'agit surtout de choisir avec discernement parmi toutes les combinaisons possibles.
Selon mon degré d'inspiration, c'est-à- dire selon la charge émotionnelle que me procurent soit le sujet, soit la mélodie, j'ai deux façons de procéder : une façon spontanée où les mots me viennent
aisément, où les rimes s'enchaînent sans problème… mais ces moments de grâce ne sont pas toujours au rendez-vous… et une méthode moins lyrique, mais tout aussi efficace: après avoir décidé de l'emploi de rimes en “ou” par exemple, le dico m'apprend qu'il existe 91 façons d'accommoder la sympathique lettre O, dont la rime en “ou” n'est qu'une variante. Je me rends donc à cette page et là, courageusement, faut-il le préciser, je dresse une liste de mots en “ou” me paraissant se rapporter au sujet que je veux évoquer… Au fur et à mesure que se mettent en place les phrases des couplets et du refrain, je ne garde que les mots qui me paraissent "sonner" le mieux.
Il me semble que chaque auteur affectionne une catégorie de mots, que l'on retrouve au fil de ses textes. C'est en partie ainsi que se définit un style… Elaborer une stratégie de travail est un moyen d'apprivoiser ses inquiétudes, l'angoisse " de la page blanche ", la crainte de ne pas être " à la hauteur "… Certains ont des méthodes radicales, je me contente d'un peu d'organisation et de grandes balades dans la nature quand l'inspiration se dérobe.
Le public connaît l'artiste, mais ne s'intéresse pas toujours à ceux qui lui permettent de s'exprimer dans les meilleures conditions. Travailler avec des musiciens professionnels rend meilleur, mais aussi plus exigeant sur la qualité générale du projet auquel on participe...
L'auteur n'est qu'un maillon de la chaîne qui donne naissance à l'album d'un artiste, mais tous les maillons (musiciens, arrangeur, ingénieur du son, producteur…) ont leur importance.
Je vais citer Alain Souchon, magnifique auteur : " je crois qu'il est plus difficile d'écrire des textes que des musiques - je dis ça sans prétention, je sais bien qu'il n'est pas facile de faire de bonnes musiques. Par expérience, j'ai toutefois l'impression qu'il est plus difficile d'écrire des textes originaux et chaque fois nouveaux. " (interview dans Paroles et Musique)
C'est une pratique régulière de l'écriture qui peut faire la différence.
Au fil des textes, on cherche la meilleure façon de toucher le public, de lui parler, avec l'espoir de participer à la création d'au moins quelques chansons dont il se souviendrait…
Les bons et les moins bons côtés du métier
Pour entreprendre l'aventure qu'est une carrière artistique, il faut se passionner pour ce que l'on fait et posséder une solide énergie. Cela seulement vous aidera à tenir le coup dans les inévitables moments difficiles… Une passion vous implique totalement. La position de l'artiste est inconfortable par définition. Il est celui qui - je cite Jean Cocteau : "quitte le train en marche" - et prenant le risque d'être différent, se heurte parfois à une société qui lui fait payer cher son goût de la liberté !
Pratiquer le métier de parolier à plein temps est un exercice périlleux si on n'a pas la chance de bosser avec des artistes qui vendent des disques et/ou qui donnent beaucoup de concerts ! Travailler sur un projet qui n'est pas encore "signé" par une maison de disques comporte bien sûr des risques. La carrière d'un artiste est semée d'embûches… et par ricochet, celle d'un parolier aussi !
Tous espèrent en secret la reconnaissance du public. Etre populaire n'a rien de péjoratif. Communiquer avec le plus grand nombre, c'est aussi bien gagner sa vie…
L'idée qu'une simple chanson puisse faire le tour du monde et réunir l'espace d'un instant des gens de tous horizons, voilà qui est grisant, non ?
Encore une citation, de Pierre Delanoë cette fois, auteur prolifique et nullement à plaindre, puisqu'un grand nombre des chansons dont il a signé les textes sont devenus des "tubes" et ont connu un succès international : " je considère que j'exerce honorablement mon métier d'auteur de chansons, en essayant d'écrire des textes qui tiennent debout, qui ne soient pas stupides tout en restant faciles, car le propre de la chanson c'est d'être accessible à tous… "
Le propre de la chanson populaire, oui, mais il existe heureusement nombre de belles chansons, qui bien que plus difficiles d'accès, n'en ont pas moins leur public. Peut-être est-il plus restreint, mais même si elle n'est pas aussi marchande, cela n'ôte rien à la valeur de ces chansons…
En matière d'écriture de textes de chansons, certains sont plus poètes que paroliers, sacrifient moins à la simplification de l'écriture, pour imprimer leur propre style, d'autres ont le talent de capter, dans l'air du temps justement, les préoccupations du plus grand nombre et de transcrire en chansons la réalité quotidienne…
Quant à mes goûts personnels en la matière, vieille garde ou nouvelle génération d'auteurs, en comptant les artistes qui sont également auteurs et compositeurs, j'en apprécie un grand nombre. La liste est longue, mais force est de constater qu'il y a assez peu de femmes parmi les auteurs à succès !
Dans nos sociétés sur-informées, tout va de plus en plus vite, et le développement des médias a contribué à donner un nouvel essor au monde du spectacle. Andy Warhol écrivait qu'en l'an 2000, chacun de nous serait célèbre un quart d'heure… De plus en plus de gens, ignorants des coulisses du show-biz, sont attirés par le côté "brillant" de ce métier. On rêve de devenir une vedette, sans bien savoir ce qu'il en coûte…
Toujours dans le magazine Paroles et Musique, j'ai relevé quelques extraits d'un article de Myriam Gaume sur la cuisine du show-biz : "… La profession, dans l'ensemble, est un corps souple, capable de toutes les contorsions et adepte autant de l'idolâtrie que du sacrifice… La marque du métier, ce sera toujours d'improviser, de remplacer ses règles au gré de la nécessité".
Je terminerai par ces mots de Philippe Bourgoin, auteur de Chagrin d'amour, le premier tube rap français : "malgré la société marchande, il faut encore du son et de la sensibilité au fond du sillon… c'est très dangereux de cartonner avec un premier titre. Il faut arriver doucement. Si on a des cartouches, il vaut mieux les réserver pour la suite. La base du succès, c'est un artiste responsable…"
Véronique Fasy
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